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11–17 minutes

Je partage mon discours de soutenance de thèse qui s’est tenue le 8 janvier 2025 à l’Université Paris Nanterre.

Discours de Soutenance

Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les membres du jury, chers collègues, chers amis,

Je suis ravie de présenter devant vous, aujourd’hui, une thèse en sciences de l’information et de la communication intitulée Rhétorique de la liste dans la plateformisation de la critique culturelle — Formes et outils d’écriture de la participation numérique.

Remerciements

Je souhaiterais, avant tout, remercier les membres du jury d’avoir porté intérêt à mon étude et d’avoir accepté de participer à cette soutenance.

Je tiens aussi à remercier sincèrement mes directrices de thèse, Marta Severo et Sarah Labelle, pour leur suivi attentionné et pour le soutien qu’elles m’ont apporté pendant ces années de doctorat.

Je souhaite, par ailleurs, remercier le laboratoire Dicen et les membres du Culture Media Lab, grâce auxquels j’ai pu bénéficier de très bonnes conditions de travail, tout aussi bien scientifiques que humaines.

Enfin, je remercie chaleureusement le public ici présent.

Objet d’étude

Je voudrais rentrer dans le vif du sujet en vous présentant mon objet d’étude et la problématique qu’il déploie. Dans mon travail de thèse, j’étudie un objet sémiotique singulier, celui de la liste, que j’analyse dans un corpus de neuf plateformes de critique culturelle. La liste est comprise comme une forme sémiotique qui est, d’abord, observable sur nos écrans, qui, ensuite, déploie des modalités de socialisation dans des processus infocommunicationnels et qui, enfin, représente le lieu d’inscription d’un nombre de rapports de pouvoir qui se jouent dans ces processus. Listes d’amis sur les médias sociaux, rubriques des smartphones, menus déroulants, listes de diffusion, paniers des sites e-commerce, etcétéra : la production surabondante de listes au sein des médias informatisés met en évidence, en première analyse, le symptôme d’une certaine anthologisation du numérique aussi bien que des pratiques que les technologies informatiques supportent et façonnent.

Depuis ses premières conceptualisations, la liste se nourrit d’une double théorisation anthropologique et linguistique. Les études de Jack Goody et de Philippe Hamon notamment, l’associent à un régime d’écriture pratique, de l’ordre du faire. Cela à l’intérieur d’un milieu où les technologies scripturaires structurent des connaissances et des sociétés. À partir de cet ancrage théorique, j’étudie la liste comme une forme générative des activités collectives. Je comprends une telle économie scripturaire de la liste au sens d’une praxis, et j’inscris son agentivité et les usages qu’elle supporte dans une réflexion éthique et politique. En d’autres termes, interroger la pratique de la mise en forme, de la mise en liste, au sein des environnements numériques, signifie sonder la discipline au sens foucaldien de l’écriture informatique qui passe par la liste. Par ailleurs, cela signifie aussi questionner la capacité de la forme à supporter le développement d’une agentivité, d’un pouvoir d’action, en référence non seulement à la littératie de Jack Goody mais aussi aux arts de faire de Michel de Certeau et de la sociologie française de la réception créatrice.

Ces pouvoirs des listes s’observent, néanmoins, de manière spécifique dans les sociétés informatisées. Le numérique participe, en fait, de manière singulière au processus historique de codification des pratiques sociales, processus porté par la scripturalisation. Les écrans nous présentent des formes sociales scripturaires, dont les listes font partie, qui intègrent une dimension opératoire spécifique et qui habilitent et conditionnent de façon singulière leurs usagers. Ces formes demandent, ainsi, une intelligibilité et une maitrise adaptées à de supports informatisés au sein desquels elles s’inscrivent et circulent. C’est en ce sens que le questionnement des listes numériques exhibe sa nature rhétorique et qu’il paraît judicieux d’élargir cette perspective rhétorique à l’analyse des configurations socionumériques.

Pour répondre à cette problématique, j’avance deux hypothèses de travail. La première concerne l’opportunité d’une étude approfondie d’une forme pour déployer des considérations sur des processus scripturaires plus généraux. La liste m’a paru, dès les premières phases de l’analyse, comme l’une des figures centrales de l’écriture informatisée. En deçà des évolutions formelles et opérationnelles portées par l’automatisation de la liste, celle-ci semble se situer, pour l’écriture documentaire et technique, au même niveau de pertinence que la métaphore pour le régime mimétique de l’écriture.

Cette première hypothèse m’a conduite à réaliser un travail sur les avatars intermédiatiques de la liste. Elle m’a portée à étudier comment les composantes de la liste et les opérations formelles d’ordre graphique qui l’animent se confrontent à des textualités nouvelles : le paratexte, l’architexte, l’hypertexte et le programme. Le mouvement de cette liste informatisée est au cœur de la dimension anthologique propre au numérique, déjà soulignée par Milad Doueihi. De ceci, ils ressortent des enjeux d’éditorialisation, d’architecture de l’information et de taxinomie populaire.

La seconde hypothèse de travail prend en compte le pouvoir de la liste dans sa vie sociale. Elle propose une politique de cet outil d’écriture qui s’épanouit dans les pratiques participatives en ligne. À l’appui du fait que la liste présente un grand nombre d’incidences avec les pratiques participatives depuis ses origines, j’ai étudié une dimension sociale particulière de la liste, au moment où elle se politise comme un outil de participation. À côté des effets d’organisation des connaissances et des sociétés revendiquées par Jack Goody et par les études info-communicationnelles, la liste porte en elle, dans son design, dans sa pragmatique, une proximité avec la gestion de la pluralité et la mise en relation procédurale des éléments qu’elle constitue en items. La liste, en ce sens, m’a servi d’appui à une interprétation de la pratique sociopolitique de la participation qui se scripturalise sur les médias informatisés, et notamment de sa configuration la plus récente, celle des plateformes.

Cette deuxième hypothèse m’a portée à une superposition opératoire entre la notion de forme d’écriture et d’outil de participation, entre les métamorphoses formelles et une performativité particulière des formes d’écriture informatisées. À l’aide du courant pragmatiste des études anthropologiques sur la participation matérielle, j’ai situé l’étude des formes d’écriture au sein d’un milieu d’encodage technique pluriel et stratifié des processus de participation.

Deux notions ressortent notamment de la discussion théorique : le toolmaking, d’abord, c’est-à-dire la pratique de la participation outillée qui parait dans les années 1990 et qui constitue l’ossature des plateformes d’aujourd’hui. Ce toolkit comprend les outils matériels de participation aussi bien que la dimension de leur socialisation, comprise comme essentielle à leur développement. Il fait le pont entre la standardisation des écritures et les créativités nouvelles portées par la spécialisation fonctionnelle des usagers qui s’approprient de l’outil. La notion d’affordance, ensuite, est définie en lien avec la matérialité numérique de l’objet sémiotique d’étude et la dimension de sa réception créatrice. Elle m’a permis de relier les questions de la littératie numérique aux enjeux d’appropriation des outils des plateformes. J’ai, ainsi, situé les affordances que les technologies d’écriture déploient en contexte de participation numérique, au centre de la capacitation des publics et de l’innovation technologique des dispositifs.

Méthode et corpus analysé

J’en viens maintenant à la présentation du corpus et de la méthode d’analyse adoptée pour cette thèse. Le milieu de la prescription de jugement en ligne, exhibe avec une particulière prépondérance un devenir-liste des objets culturels tout comme des profils. J’ai analysé, alors, le cas des plateformes de critique culturelle, qui se constituent comme un espace de prise de parole critique, en milieu informatisé, à partir du milieu des années 1990.

La constitution de mon corpus d’analyse s’est déroulée en trois phases et suit une démarche de délimitation progressive de mon échantillon. La première consiste dans l’exploration des sites web qui exercent une activité collective de critique culturelle. J’ai recensé cent-dix dispositifs qui établissent un état des lieux de l’actualité de la critique culturelle participative sur le Web. J’y ai constaté la présence de formes sociales récurrentes traduites par ces sites. La transversalité de la forme du catalogue, parmi celles-ci, constitue en quelque sorte le squelette de ces dispositifs. La morphologie de la production participative de la critique se différencie, à cet égard, de formes non participatives. La deuxième phase comporte l’application, à ces sites, de grilles d’analyse pour comparer leur morphologie et leur dimension sociale, aussi bien que l’application d’un nombre de critères de restriction du corpus. J’ai, de cette manière, identifié vingt-cinq dispositifs (entre les cent-dix) qui décrivent l’environnement existant des plateformes de critique culturelle. Ce phénomène de plateformisation est, également, en jeu dans des plateformes qui ne se décrivent pas comme primairement critiques, mais qui contiennent en leur sein un discours critique plus ou moins largement appuyé sur des listes.

La troisième phase conduit à l’extraction d’un échantillon encore plus restreint de neuf plateformes, que j’ai retenues pour l’étude proprement qualitative. Il s’agit (je dresse une liste) de GoodReads, Babelio, Livraddict, SensCritique, Letterboxd, Inducks, Wattpad, TYPEE et MUBI. Parmi les plateformes retenues, émergent des cas paradigmatiques qui m’ont permis d’étudier des tendances de la plateformisation de la critique culturelle, aussi bien que son évolution. Il s’agit de l’Inducks, créée au milieu des années 1990, qui montre une configuration embryonnaire du phénomène. Il s’agit notamment de Goodreads, achetée par Amazon en 2013, qui se positionne au sommet de la marchandisation des formes de la critique littéraire amateure. J’ai réalisé, pour cette dernière, une étude approfondie afin de déconstruire le façonnement, de nature rhétorique, qui travaille à l’orientation participative des listes.

Pour l’analyse de mon corpus, j’ai adopté principalement une méthode « sémio-rhétorique ». Elle dérive de l’analyse pragmatique proposée par Bachimont et Bouchardon dans un article de 2023 et combine une sémiotique des interfaces et une sémiotique des relations. Elle prend en compte les agents sémiotiques qui mobilisent les formes rhétoriques, au niveau le plus superficiel des interfaces numériques, dans des actes communicationnels avec autrui. Je l’ai appliquée aux formes d’écriture des interfaces des plateformes pour déterminer leurs affordances et leur pouvoir d’action.

Dans le cadre du projet de recherche ANR Collabora, qui a accueilli le financement de mon doctorat, j’ai mené un travail ethnographique et hybride, hors-ligne et en ligne, pour la plateforme Inducks. Ce travail n’a, toutefois, pas trouvé sa place au sein de cette thèse, pour de choix d’homogénéisation des méthodes d’analyse du corpus. Pour la plateforme Goodreads, au fur et à mesure que se consolidait le choix de mener pour ce cas représentatif une étude approfondie, j’ai mis en place une pratique participante en ligne, avec la création d’un profil utilisateur. Ma démarche nethnographique s’est focalisée sur la création de listes et sur l’interaction avec les usagers, notamment par l’inscription à des groupes de discussion et par le recours à la messagerie et aux commentaires. Cette pratique a vite consolidé un intérêt pour le test de l’outil et la mise en scène de soi, au sein de la suite des pages de création de listes d’objet ou de profils. Je me suis intéressée, ainsi, à l’activité générée par les divers types de listes créées, notamment pour observer les modalités d’alimentation plurielle des listes, de vote ou participatives, d’un point de vue de créateur de la liste.

Ancrage disciplinaire et apports scientifiques

Je passe, à ce stade de mon discours, à la présentation des apports scientifiques de mon travail de thèse. Un premier apport à la discipline des sciences de l’information et de la communication concerne le rapprochement de l’écriture numérique avec les enjeux et les démarches de la théorie littéraire. Je vise, notamment, à éclairer une dimension rhétorique de l’écriture numérique qui tiendrait ensemble une sémiotique et une conception sociotechnique des objets informatisés. Je propose, aussi, une théorie de l’action des formes qui prend en compte le « faire » et le « faire faire » des formes et des genres de l’écriture médiatique. L’insistance sur l’aspect pratique de l’écriture, m’a permis d’élargir les questions de l’épistémologie du support à la dimension active et opératoire des formes d’écran.

Un troisième propos a été de faire dialoguer de diverses approches info-communicationnelles de l’écriture numérique, en soulignant leur complémentarité. Convergent, ainsi, dans la réflexion sur les affordances informatisées des formes d’écriture, les théorisations des écrits d’écran, l’architecture de l’information, la raison computationnelle et la pensée de l’éditorialisation. Dans l’espoir de ne pas avoir désorienté la lecture, j’ai fait le choix, en raison de cette complémentarité, de mobiliser selon le contexte de diverses terminologies qui sous-entendent des organisations diverses des éléments à l’écran, telles écrits d’écran et formes numériques, ou écriture numérique et médias informatisés.

L’un des aspects qui émergent avec évidence, de l’analyse empirique que j’ai menée, c’est l’affordance participative que la liste développe, en opérant une intermédiation des processus d’écriture participative. Le cas de Listopia, une fonctionnalité de la plateforme Goodreads, est particulièrement parlant, à cet égard. Dans cet exposé, je me concentrerai, ainsi, sur un cas d’étude précis de mon corpus. Listopia se présente essentiellement comme un catalogue éditorialisé et comme un moteur de recommandation de listes de livres de nature diverse. Elle présente, également, les architextes de création des listes et propose à l’usager leurs instructions d’usage. Pour le dire autrement, Goodreads regroupe, au sein du seul onglet Listopia, l’ensemble des productions d’une même forme de la contribution, la liste, et les outils pour les créer. Sa configuration exploite ce que j’ai défini une affordance architecturale de la liste, en proposant, ainsi, un emploi récursif de l’outil qui se traduit dans une « liste de listes ».

Une telle organisation architecturale de l’information et des activités de participation, se reflète sur les modalités de circulation de la forme et sur les modalités de socialisation que la forme véhicule. C’est-à-dire que les publics, induits à se concentrer sur une seule forme, deviennent des spécialistes de la production des listes et font ressortir, en dépit de l’incitation à la production sériée produite par Goodreads, des nouvelles créativités d’emploi. À l’instar d’autres onglets de la plateforme, telle la bibliothèque personnelle ou le forum de discussions, Listopia incarne, en fait, un une organisation hypertextuelle qui génère des modalités participatives déterminées. Elle engendre, notamment, une forme de socialisation autour de l’outil comme modalité participative de sa reproduction spécialisée.

J’ai montré, en ce sens, que l’appropriation rhétorique des outils d’écriture touche aussi à la dimension architecturale des formes, c’est-à-dire, à la dimension qui règle l’agencement des pages des sites et leur succession dans les parcours de navigation. En d’autres termes, en plus qu’une liste de classement thématique ordonnée par un système de votes, comme voudrait l’emploi suggéré par la plateforme, on y produit de listes diverses : de sondages, de demandes de conseils de lecture personnalisés, de crowdsourcing, de listes éditoriales qui enrichissent les métadonnées d’indexation d’un livre, des transpositions systématiques des contenus provenant d’autres sites, pour ne citer que quelques exemples. Les usagers se servent, en plus, des fonctionnalités de Listopia pour inventer des lieux et de motifs de transcription dans la durée de leurs pratiques qui se sédimentent dans les architextes et dans l’architecture de la plateforme. J’ai interprété ces onglets dédiés aux listes comme une nouvelle occasion matérielle de se constituer comme public. Par ces listes participatives, telle Listopia, en fait, les divers agents sémiotiques instaurent des stratégies de reconception, c’est-à-dire de conception sociale des outils d’écriture qui passent par des pratiques d’appropriation et de retransmission de listes. Ces sections fonctionnement comme des véritables laboratoires d’écriture numérique participative, non seulement de l’outil d’écriture, mais aussi d’un nombre de fonctionnalités de la plateforme elle-même, réinventées par un emploi détourné des listes.

Poursuite des travaux

Je m’apprête à conclure ma présentation avec le projet d’un développement possible de mes travaux. J’aimerais notamment poursuivre sur une politique des formes numériques d’écriture et sur une conception sociale des dispositifs scripturaires. Cette approche pourrait, d’une part, s’enrichir d’un nombre de réflexions épistémologiques sur le façonnement technique de l’écriture qui n’ont pas trouvé leur place dans ce travail. D’autre part, il pourrait évoluer vers l’intégration d’une pratique de recherche-création sur l’écriture numérique participative. La liste comme objet d’étude info-communicationnelle suggère l’élaboration d’une rhétorique numérique qui intégrerait un nombre croissant de formes sociales scripturales et relationnelles des médias informatisés. Elle ne peut s’établir qu’en concomitance avec d’autres travaux en sciences de l’information et de la communication et en études littéraires.

Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les membres du jury, je vous remercie pour votre attention et me tiens à votre disposition pour répondre à vos questions.

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