Du 12 au 14 novembre 2025 se tiendra, à l’Université Paris Est Créteil, le colloque international « Écrits ordinaires : pratiques d’écriture et de lecture dans les espaces domestiques et publics ». Il est organisé par le réseau de recherche international « Le genre bref dans l’espace public » porté par les universités Paris 3-Sorbonne Nouvelle, Pau et les Pays de l’Adour, Gustave Eiffel et Aoyama Gakuin (Tokyo).

J’y participerai avec une intervention intitulée « Rhétorique de l’écriture ordinaire en milieu numérique : le cas de la liste et de l’anthologisation des pratiques de la critique culturelle amateure ». Voici le résumé :

Résumé

Cette proposition de communication s’appuie sur un travail de thèse en sciences de l’information et de la communication. Elle étudie un objet sémiotique singulier, celui de la liste, comprise comme une forme sémiotique qui est, d’abord, observable sur nos écrans, qui, ensuite, déploie des modalités de socialisation dans des processus infocommunicationnels et qui, enfin, représente le lieu d’inscription d’un nombre de rapports de pouvoir qui se jouent dans ces processus. Listes d’amis sur les médias sociaux, rubriques des smartphones, menus déroulants, listes de diffusion, paniers des sites e-commerce, etcétéra : la production surabondante de listes au sein des médias informatisés met en évidence le symptôme d’une certaine anthologisation du numérique aussi bien que des pratiques que les technologies informatiques supportent et façonnent.

Le milieu de la prescription de jugement en ligne, exhibe avec une particulière prépondérance ce devenir-liste des pratiques culturelles ordinaires, des objets culturels tout comme des profils. Ce travail se concentre sur le cas des plateformes de critique culturelle et sur un corpus d’analyse de neuf plateformes : GoodReads, Babelio, Livraddict, SensCritique, Letterboxd, Inducks, Wattpad, TYPEE et MUBI. Pour l’analyse de ce corpus, il est adoptée principalement une méthode pragmatique dite « sémio-rhétorique » (Bachimont & Bouchardon, 2023) qui combine une sémiotique des interfaces et une sémiotique des relations. Elle prend en compte les agents sémiotiques qui mobilisent les formes rhétoriques, au niveau le plus superficiel des interfaces numériques, dans des actes communicationnels avec autrui. Elle s’applique aux formes d’écriture des interfaces des plateformes, aux listes d’objets culturels et aux listes de profils notamment, pour déterminer leurs affordances et leur pouvoir d’action dans le cadre de participation spécifique à la construction du discours de la critique cultuelle en ligne.

De l’analyse empirique dérive une modélisation de la liste informatisée comme une forme intermédiatique de l’écriture pratique. Dans le passage du régime graphique au régime numérique de l’écriture, cette technologie intègre des textualités diverses : l’architexte (Jeanneret & Souchier, 2005), le paratexte, l’hypertexte et le programme (Bachimont, 2010). Elle exhibe, ainsi, des nouveaux enjeux de structuration des connaissances et des sociétés informatisées tout comme de l’action des usagers des dispositifs d’écriture observés. Il en dérive aussi une typologie des affordances (le terme est introduit pour la première fois par le psychologue James J. Gibson dans The Theory of Affordances en 1977) numériques de la liste. Ces listes représentent, en fait, un outillage particulier aux activités de lecture et d’écriture ordinaires des publics des plateformes et instaurent des relations spécifiques entre les acteurs en jeu dans l’élaboration du discours critique en ligne. L’un des aspects qui émergent avec évidence c’est l’affordance participative que la liste développe, en opérant une intermédiation des processus d’écriture des plateformes. Le cas de Listopia, une fonctionnalité de la plateforme Goodreads, est particulièrement parlant, à cet égard.

Depuis ses premières conceptualisations, la liste se nourrit d’une double théorisation anthropologique et linguistique (Goody, 1978 ; Hamon, 1993) qui l’associe à un régime d’écriture ordinaire et pratique (ou fonctionnelle), de l’ordre du faire. Cela à l’intérieur d’un milieu où les technologies scripturaires structurent des connaissances et des sociétés. À partir de cet ancrage théorique, cette communication étudie la liste comme une forme générative des activités collectives. Une telle économie scripturaire de la liste se comprend au sens d’une praxis, et inscrit son agentivité et les usages qu’elle supporte dans une réflexion éthique et politique. En d’autres termes, interroger la pratique de la mise en forme, de la mise en liste, au sein des environnements numériques, signifie sonder la discipline au sens foucaldien de l’écriture informatique qui passe par la liste. Par ailleurs, cela signifie aussi questionner la capacité de la forme à supporter le développement d’une agentivité, d’un pouvoir d’action, en référence non seulement à la littératie de Jack Goody mais aussi aux arts de faire de Michel de Certeau et de la sociologie française de la réception créatrice. Ces pouvoirs des listes s’observent, néanmoins, de manière spécifique dans les sociétés informatisées. Le numérique participe, en fait, de manière singulière au processus historique de codification des pratiques sociales porté par la scripturalisation. Les écrans nous présentent des formes sociales scripturaires, dont les listes font partie, qui intègrent une dimension opératoire spécifique et qui habilitent et conditionnent de façon singulière leurs usagers. Ces formes demandent, ainsi, une intelligibilité et une maitrise adaptées à de supports informatisés au sein desquels elles s’inscrivent et circulent. C’est en ce sens que le questionnement des listes numériques exhibe sa nature rhétorique et qu’il paraît judicieux d’élargir cette perspective rhétorique à l’analyse des configurations socionumériques.

Bibliographie indicative

Bachimont, B. (2010). Le sens de la technique : Le numérique et le calcul. les Belles lettres.

Bachimont, B., & Bouchardon, S. (2023). Littératie et rhétorique numériques. Intelligibilité du Numérique, 4.

Bertrand, P. (2015). Les écritures ordinaires : Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et empire, 1250-1350). In Les écritures ordinaires : Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et empire, 1250-1350). Éditions de la Sorbonne. https://books.openedition.org/psorbonne/29449

Bonaccorsi, J., & Croissant, V. (2015). « Votre mémoire culturelle » : Entre logistique numérique de la recommandation et médiation patrimoniale. Le cas de Sens Critique. Études de communication, 45(2), 129‑148. https://doi.org/10.4000/edc.6467

Bowker, G. C., & Star, S. L. (1999). Sorting things out : Classification and its consequences. MIT Press.

Candel, É., Jeanne-Perrier, V., & Souchier, E. (2012). Petites formes, grands desseins. D’une grammaire des énoncés éditoriaux à la standardisation des écritures (p. 165‑201). Hermès-Lavoisier. https://shs.hal.science/halshs-01709086

Certeau, M. de. (1980). L’invention du quotidien. I, Arts de faire (L. Giard, Éd.). Gallimard.

De Togni, I. (2025). Rhétorique de la liste dans la plateformisation de la critique culturelle — Formes et outils d’écriture de la participation numérique [Thèse de doctorat, Université Paris Nanterre].

Eco, U. (2009). Vertigine della lista. Bombiani.

Fabre, D. (1993). Écritures ordinaires. Bibliothèque publique d’information, Centre Georges- Pompidou : P.O.L.

Goody, J. (1978). La raison graphique : La domestication de la pensée sauvage (A. P. Bensa, Éd. ; J. Bazin & A. Bensa, Trad.). Éditions de Minuit.

Goody, J. (2018). La logique de l’écriture : L’écrit et l’organisation de la société (A.-M. Roussel, Trad.). Armand Colin.

Hamon, P. (1993). Du descriptif. Hachette supérieur.

Jeanneret, Y., & Souchier, E. (2005). L’énonciation éditoriale dans les écrits d’écran. Communication & Langages, 145(1), 3‑15. https://doi.org/10.3406/colan.2005.3351

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